Une veille de charge.

« Ça sent la charogne ici. » dis-je alors que la moitié de ce qui reste de Brian a viré au marron. Il pleut. Quand je lève la tête, le ciel est gris. Je n’étais pas là quand ils les ont construites, mais foutres, que c’est profond. Je tiens debout et on pourrait en mettre un demi au-dessus de moi. Franchement, je suis à bout. J’ai vu Bernard partir, Jean, Marcel… Brian a été coupé en deux ici même par un impact de mortier. J’en ai marre de ces deux murs en terre que j’arpente à longueur de journée et qui sont, jusqu’à notre départ pour une mort certaine, toute notre vie.

Je ne saurais dire depuis combien de temps je n’ai pas retiré mes frusques. Au fond c’est peut être moi qui sent la charogne. Bah… de toute façon qu’importe, vu depuis combien de temps je suis là, mon heure doit être proche. « Oh, Batiste ! »  Entendis-je. C’était Bertrand qui m’appelait cent mètres plus loin dans la tranchée. « Quoi ! ».

-          J’ai les cartes. Viens pour la coinchée !

-          Mais tu as les joueurs ? répondis-je sarcastiquement.

-          Viens là con ! »

La belote, l’amie des heures perdues. « Putain de sale gueule que t’as. » dis-je à Bertrand en me joignant au petit groupe assis dans la boue. Oscillant entre moustache et barbe, la seule définition sures  était dense ; tous mes amis autour de moi avaient une pilosité dense. Du fait, je n’ose imaginer mon propre visage. Dieu soit loué, dans la tranchée il n‘y a pas de miroir. Ils ont été utilisé comme arme, il y a bien longtemps déjà.

Avec nous, pour jouer, il y avait Brice, le sergent, et William un british ramasser en route. Il manque une main au sergent et un œil à Bertrand. J’ose dire que c’est assez vieux mais, c’est question de contexte pour les deux, les blessures ont moins de deux mois. « Ça bouge au QG ! » balança le sergent au troisième tour de cartes. « Et quoi ? repris Willy avec son accent à la con.

-          Un nouveau tour dans le no man’s land.

-          Putain ! jura Bertrand. Cette fois-ci, j’y passe c’est sûr.

-          La mort ou la mort de toute façon, ajoutais-je. Si tu essaie de te casser, tu finis comme la bande au père Louis : décomposé sur un poteau avec une balle dans la poitrine.

Le village d’où je viens s’appelle Sceau du Val, c’est en Anjou. J’aimais les printemps doux, les étés lourds, les automnes pluvieux et les hivers rudes. Il y a peu de nouvelles maisons, la succession des façades en pierres des vingt maisons est un spectacle que je ne pensais jamais regretter… Et pourtant, aujourd’hui, il me manque. Comme cette petite église où chaque dimanche nous allions tous à la messe, où toute mon enfance durant on m’a inculqué les volontés du Seigneur. Pfff… Une farce… Comment pouvons-nous, tous chrétiens que nous sommes, accepter telles barbaries en ce monde. Pourquoi Dieu a-t-il laissé s’égarer autant de brebis de son troupeau ? Enfin bon… L’église oui, et Catherine. Je n’ai jamais pu lui dire ce que je ressentais pour elle. Je suis parti pour mon service militaire et j’ai été aspiré par cette foutue guerre… Putain de merde !

Pas d’erreur, le sergent n’était pas une source véreuse, le colonel s’approche, alors que je mange. Enfin, si un quart de patates et trois rondelles de carottes dans de l’eau chaude font un repas. En tout cas, c’est celui que nous prenions. La nuit était tombée et j’allais me préparer à passer une nouvelle nuit face contre terre. « Il va y avoir un nouvel assaut contre les tranchées Allemandes demain. Vous, Bertrand Phillipon et vous, Batiste Pouly en ferez partie. Votre sergent vous briefera demain. » Il claqua les talons et nous tourna le dos. Lui aussi avait eu sa part de dégât, il avait été fait prisonnier durant deux semaines alors que l’escouade qu’il commandait avait été décimée. Ce sont d’autres Français qui le libérèrent. Et puis, il garde toujours sa casquette car il lui manque une partie du crâne, arrachée par un éclat d’obus boche. Je ne réalise pas encore. Demain je serai mort… Enfin sauf si je survis au no man’s land. Il faut bien que j’y passe de toute façon, au moins je n’irai pas seul, Bertrand sera avec moi.

Au lever du jour, j’étais debout. L’avantage d’être d’opération suicide le lendemain, c’est qu’on est exempté de garde le soir. On dort un poil plus longtemps, mais pas mieux. Face à moi, le sergent va me sortir l’objectif de la mission « La mission, grosso modo, on court tous droit et on voit. » lorsqu’il me regarde droit dans les yeux, fait pareil le avec Bertrand à côté de moi: « Je vous aimais vraiment les gars. Ça me peine franchement. », il me frappe l’épaule avec son moignon et repart comme il est venu. « Ce sera à 16h. » lança t’il, disparaissant derrière le mur de terre. Là, je commence à réaliser. Des frissons remontent le long de mon dos, mon estomac se noue. Bertrand, à côté de moi rend le quignon qu’il a mangé au réveil. « Aller mon vieux, remets toi ! Tu le savais. ».

L’heure avance, les parties de cartes ont beau s’enchainer, avec la chute du soleil, l’angoisse arrive. Je revois le clocher de Sceau du val, la façade de l’école. Encore une partie et  l’ordre de s’armer fuse dans la tranchée. Je quitte ce trou. Putain, pourquoi je ne me barrerais pas ? Pourquoi la mort ici ? Je me sens mal, j’ai chaud, mon estomac est meurtri… J’ai peur.

« En poste ! », je ressens l’ordre comme face au peloton d’exécution. Au loin j’entends les fusils tirer. Là-bas est le peloton, j’aurais été plus loin que ceux-là au moins. Merde, je chie dans mes frusques, une larme me coule le long de la joue, je revois mon père, ma sœur, les grises façades des maisons. Mes deux mains tremblent, j’arme mon fusil de sa baïonnette, l’heure est proche.

Toutes les nations du monde ne valent pas mon sacrifice, je dois partir, je veux vivre. J’ai encore des choses à faire ici. « A l’attaque ! ». Qui vaut ma vie ? Les soldats me passent devant en courant, les regards sont perdus, résignés, déterminés ou haineux. « Catherine » murmurais-je. J’avance d’un pas et me joins à la colonne d’hommes qui s’élance vers le haut du mur. La pluie de plomb au-dessus commence à s’abattre en une cacophonie assourdissante. Je suis à la surface, il fait beau, au-delà du terrain ravagé par les impacts d’obus et les cadavres en décompositions les arbres sont verts, le souffle de l’air est doux. Devant moi mes frères s’avancent vers une mort certaine mais mon nœud à l’estomac a disparu. J’ai trouvé la raison de ma présence. Bertrand est à côté de moi. Nous chargeons.

Commentaires:

Laisser un commentaire

«
»